Renaissance
Il est des souvenirs qui collent à la mémoire comme une vieille rengaine, de celles que l’on fredonne sans y penser. La France des années soixante-dix — celle que l’on appelait avec une pointe de fierté les Trente Glorieuses — appartenait à cette catégorie : un pays sûr de lui, presque insolent, qui promenait son panache aux quatre coins du monde.

Et puis le rideau est tombé.
Aujourd’hui, le décor a changé. Où que le regard se pose, il semble buter sur des paysages fatigués : une école qui doute, une industrie qui vacille, une agriculture qui s’interroge, une économie qui cherche son souffle. Le tableau est sévère, presque cruel. À qui la faute ? La question flotte dans l’air, insistante. Les gouvernements passent, les promesses aussi, et le spectateur, lui, reste avec ses désillusions. On en viendrait presque à donner raison à Georges Clemenceau, qui lançait, avec ce mélange d’ironie et de gravité : « La politique est une affaire trop sérieuse pour la laisser aux politiciens. »
Alors, bien sûr, certains haussent les épaules et concluent d’un trait : « La France est morte, c’est entendu. » Une formule à l’emporte-pièce, comme un verdict sans appel.
Et pourtant.
Il arrive qu’au détour d’une route secondaire — bien loin des grands axes et des discours officiels — surgisse une image inattendue. Une éclaircie. Presque une promesse.
Cette fois, c’est la Départementale 411 qui nous y a conduits, quelque part du côté de Bray-sur-Seine. Une petite commune, modeste en apparence, mais riche de cette chose rare : la passion. Là, dans l’ombre tranquille du cinéma Le Renaissance, une poignée d’irréductibles s’acharne à faire vivre un certain art de la projection — celui d’hier, celui qui avait du cœur.
Avant le film, on ne se contente pas d’attendre dans le noir. On prépare, on accompagne, on raconte. Un documentaire, un artiste, une présence humaine en écho à l’écran. Ce soir-là, c’était Elvis Presley qui planait sur la salle, avec la projection d’Elvis Presley In Concert. Et sur scène, Les Vinyls cinq musiciens venus faire vibrer ses succès, comme un clin d’œil à une époque où le rock avait encore le goût de la liberté.
Dans les coulisses, le charme opère jusque dans les détails. De vieux paniers d’osier, vestiges d’un autre temps, semblent attendre les ouvreuses de l’entracte. On croirait entendre, au loin, la voix espiègle de Annie Cordy entonner ses « bonbons, caramels, esquimaux, chocolats ». Le passé n’est pas mort, il sommeille — et parfois, il se réveille.
Ce cinéma, ce sont des bénévoles qui le tiennent à bout de bras. Des femmes et des hommes qui, comme d’autres ailleurs défendent leur dernière boulangerie ou leur dernier bistrot, refusent de céder à l’effacement. Ils ne parlent pas de renaissance. Ils la pratiquent.
Et c’est peut-être là, dans ces gestes simples, presque anonymes, que se niche la vérité.
Car en quittant Bray-sur-Seine, une idée persistait, douce et obstinée : la France n’est pas tout à fait ce pays fatigué que l’on décrit à longueur de colonnes. Elle respire encore, à bas bruit. Et sa renaissance, si elle doit venir, ne devra sans doute rien aux grands discours — mais tout à la volonté tranquille de ceux qui, dans l’ombre, continuent d’y croire.
